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Friday, August 30, 2024

Expérimentation narrative II

 






Ce n’était pas férié ce jour-là, et au milieu de l’après-midi, Prométhée est sorti pour se balader. Avez-vous dit sortir au milieu de l’après-midi… d’un vendredi ? Oui, c’était exactement ce qu’il avait fait. Il y avait quelques papiers sur la table et quelques messages dans la boîte électronique. D’ailleurs, ils arrivaient tout le temps. C’est-à-dire, laisser la table du bureau ne paraissait pas être une bonne idée, une fois que les indices étaient évidents : des papiers et encore des papiers, des messages électroniques et des projets en cours étaient les pistes suffisantes et incontournables indiquant qu’il y avait du travail jusqu’au cou. Ce n'était pas mal de travailler à chaque projet, chacun d'entre eux était unique et il y avait des différences entre eux. Malgré cela, il était nécessaire de faire beaucoup d’efforts pour mettre en pratique l’inventivité aussi bien que trouver les solutions les plus diverses pour les problèmes les plus différents. Ce jour-là, toute la partie matinale avait été consumée par des réunions. En fait, les journées se déroulaient à peu près comme cela : entre les réunions interminables et les obligations banales. En revanche, le fait est que, dans la balance de la vie, l'inclinaison penchait vers le côté de l'insatisfaction.

Ce vendredi-là, particulièrement, Prométhée avait la sensation d’être enchaîné. C’est exactement le terme qui définit sa situation. Celle-ci en fonction non seulement des circonstances en elles-mêmes, mais aussi sachant que son talent était employé de manière inappropriée. Voilà la raison pour laquelle il est sorti du bureau au milieu de l’après-midi en laissant ses obligations de côté. Cher lecteur ou lectrice, je vous dis que la narration d’un tel évènement n’est pas commune, si on considère tout ce qui se passe quotidiennement. Imaginez une personne sortir du bureau, au milieu de l’après-midi, laisser de côté les délais et les tâches, pour se balader, n’importe où, juste pour le simple plaisir de se balader ! Eh bien, Prométhée avait le désir de prendre l’air et de s’aérer la tête. Enfin, il avait aussi le besoin de donner libre cours à ses pensées. Alors, il a pris le portable, il a mis les écouteurs et il a choisi l'une de ses playlists préférées. Il était nécessaire d’aller au café, non loin du bureau, à quelques blocs de là. Le café était comme un type de combustible, un stimulant naturel ; et les écouteurs étaient un type de tampon, une manière de mitiger la brutalité sonore de la ville.

Dans ce bureau, il y avait une ambiance un petit peu suffocante. En fait, elle était très suffocante. Des murs peints en gris aussi bien que le sol, les tables et les ordinateurs. Bref, une ambiance complètement grise. D’un autre côté, les conduits d'air conditionné étaient doublement désagréables : premièrement, ils sonnaient d’un bruit extrêmement agressif pour les oreilles ; deuxièmement, ils dispersaient la fumée du cigare en sortant directement du bureau de direction partout. Tout le monde sentait cette odeur déplaisante – croyez-moi ! – mais personne ne disait rien. D’ailleurs, cet air conditionné asséchait les yeux, et pour ceux qui avaient des problèmes de vision, comme c'était le cas de certains collègues du département, c'était un autre problème. Quitter cette ambiance, même pour peu de temps, était une expérience libératrice. Ainsi, le déplacement entre le bureau et le café était un véritable bonheur. Se balader n’importe où, pouvoir marcher, sentir la brise fraîche au visage, tout cela était une sensation extrêmement agréable. D’ailleurs, comment on peut évaluer ces moments ?

Cette playlist jouait des chansons variées. Une playlist qui se respecte doit avoir de la diversité. Imaginez les styles musicaux et les artistes les plus différents aussi bien que les nationalités et les régions. Pourtant, ce n’était pas toujours comme cela. Notre personnage n’oubliait pas les moments dans lesquels il avait l’audition musicale bien plus étroite, c’est-à-dire qu’il y avait une prédilection pour un seul style musical. Il y avait certaines choses qui semblent être comme cela, autrement dit, dans certaines circonstances, notre attention est dirigée vers un seul objet. Et cette inclination semble avoir de la signification… jusqu’à un certain point ! Toutefois, les phénomènes musicaux sont complexes et leurs manifestations sont susceptibles d’appréciations variées. Dans ce sens, amplifier les capacités auditives est aussi amplifier la capacité de compréhension. Les personnes qui cultivent l’habitude de l’appréciation musicale sont de bonnes auditrices, et les personnes qui apprécient différents styles musicaux sont plus tolérantes, donc l’habitude de l’appréciation musicale raffine l’entendement et perfectionne l’art de la convivialité. Dernièrement, ces idées ont traversé son imagination. Mais elles n’étaient simplement que des idées. Pourtant, la chose la plus inquiétante, c’était la manifestation du temps dans la musique. Est-ce que le temps existe ? Est-ce que le temps est absolu ? Est-ce que le temps est relatif ? Pair ailleurs, si le temps se déroule, comment peut-on le percevoir ? Si c’est le cas, il serait aussi perceptible dans la musique ? Ici, on parle du temps qui se déroule dans la musique, mais, et quant au niveau du temps vital, c’est-à-dire le temps qui se déroule dans la vie des êtres humains ? Comment peut-on le comprendre ?

Prométhée était déjà sorti du bâtiment et se baladait sur le trottoir depuis quelque temps. Il y avait encore un tronçon à parcourir. La rue était pleine de gens. Les gens circulaient. Ils croisaient son chemin en allant et venant. Déjà au coin, devant lui, le petit bonhomme, de l'autre côté du trottoir et au-dessus du passage piéton, éclairé en rouge, indiquait que l'on devait attendre un peu plus longtemps. Le feu rouge indique qu'il n'est pas possible de traverser la rue, cependant il est bientôt devenu vert, ce qui indique que le chemin est libre. Et, ainsi, il a continué à se balader. À ce point du tronçon, notre personnage remarquait comment la ville était une chose étrange : beaucoup de personnes concentrées, des voitures et des motos qui circulent à un rythme frénétique, des établissements commerciaux qui vendent les produits les plus variés, sans mentionner une autre infinité de choses aussi bien que tout le type de pollution. Des bruits et des sons divers, ainsi que des chants d'oiseaux, se sont fait concurrence dans une sorte de coexistence forcée d’un même paysage. Et voilà où les personnes vivent au milieu de toute cette étrangeté – celles qui vivent, pourtant, et les personnes qui seulement survivent ? Et les personnes qui sont jetées par les trottoirs ?

À ce point de la balade, Prométhée pensait à ce qu'il allait demander en arrivant au café. Les cafés sont des lieux extrêmement représentatifs. Celui-ci, spécifiquement proche du bureau, promouvait des événements littéraires et philosophiques. C’est-à-dire, l’ambiance était un lieu très accueillant et approprié au développement de la pensée. Ce vendredi après-midi, spécifiquement, il n’y avait aucun événement prévu, car les événements étaient généralement organisés le week-end. Toutefois, ce n’était pas une règle parmi les cafés, une fois que chacun d’entre eux organisait librement son propre programme selon sa propre motivation. Par exemple, au XVIIIe siècle, les cafés européens jouaient un rôle clé dans la diffusion des idées les plus variées. Dans une ambiance effervescente, de nouveaux modes de pensée et de nouvelles visions du monde ont été débattus entre les gens. Étant donné que notre personnage a récemment lu des livres sur le sujet, son regard ne pourrait que se tourner vers cet endroit sous l'influence de ces lectures. Il n'est pas étonnant que le XVIIIe siècle soit connu comme Le Siècle des Lumières.

Tout au long du parcours, il y avait aussi un musée situé dans un boulevard très important. L’image de cette institution est venue à son imagination quand il a remarqué qu’il était à chaque fois plus proche. Il est aussi venu à son imagination d’autres images, non plus vivaces, sur les différentes œuvres d’art de ce musée, qui ont été observées pendant quelques-uns de ses rendez-vous. Il avait beaucoup d’œuvres, donc ce n’était pas possible de se souvenir de la totalité. Vu que l'institution approchait de plus en plus, le torrent de pensées devenait plus intense. Il y avait différentes œuvres d’art là-bas. Des peintures, des gravures, des dessins, des sculptures et des tapisseries, par exemple. S’il y a peu de temps on a élaboré quelques questions, c’est-à-dire, l’esquisse d’une investigation sur l’existence et la manifestation du temps dans la musique et dans la vie des personnes, est-ce qu’il serait possible d’étendre cette réflexion aux œuvres d’art les plus variées ? Si on peut percevoir le passage du temps, serait-il également perceptible à travers des manifestations artistiques les plus diverses ? Et la playlist continuait encore de passer, et à ce moment-là, les notes d'un solo de jazz résonnaient à ses oreilles.

Percevez que, en sortant de cette ambiance oppressive, le bureau monochromatique, une infinité d’impressions et d’idées sont spontanément nées pendant la balade. La sensation qu’il avait, c’était qu’il faisait partie d’un organisme vivant. La ville, avec ses contradictions et ses étrangetés, était encore une ambiance pulsante. Ses institutions culturelles, les places, les rues, les espaces de convivialité, les écoles, les bâtiments, les maisons et toutes les formes de vie civilisée sont partout. Cependant, une infinité d’autres problèmes, pour lesquels il est nécessaire de trouver les bonnes solutions, est aussi partout. Il n’était pas nécessaire de s’y déplacer très loin pour être capable de les percevoir. D’autre part, le café est devenu chaque fois plus proche, et maintenant, c’était vers lui que l’attention est tournée. Ce n'était plus qu'à un bloc, c’est-à-dire, juste quelques pas.

Le vendredi après-midi était étonnamment agréable. Le climat n’était pas si chaud. Toutefois, depuis un certain temps, les après-midis devenaient de plus en plus nuageux, alors que la pluie tombait abondamment. Les inondations deviennent monnaie courante à plusieurs endroits. Le plus impressionnant est que les pluies d’été étaient devenues plus intenses et plus concentrées. Maintenant, il était à la porte du café, mais avant d’entrer, Prométhée a regardé les arbres sur le trottoir et a remarqué le verdissement de leurs feuillages. Il n'a également pas arrêté de penser à la force vitale extrêmement vigoureuse de cet extrait de la nature, dont la vie persévérait au milieu de l'asphalte et du béton. Avec ces images de la nature, notre personnage est entré dans le café.

Une fois à table, une serveuse extrêmement sympathique et disponible, Vanessa, est venue à sa rencontre. À l’occasion, elle lui a apporté le menu. Après avoir feuilleté quelques-unes de ses pages, notre personnage a demandé un cappuccino et un croissant. La demande a été prise en compte. Pendant qu'il les attendait, Prométhée a remarqué que l'ambiance était pratiquement pleine. Il y avait un bourdonnement qui s’y propageait partout. L’impression qu’il avait, c’était que ces types de manifestations rendaient l’expérience extrêmement accueillante. Toute l’ambiance devenait humanisée avec la présence des personnes : des voix, des rires, le bruit des tasses posées sur les soucoupes. Et c’était pour cela, entre autres choses, que les cafés au XVIIIe siècle étaient si emblématiques. C’est-à-dire, ces espaces sont très réceptifs pour la convivialité et la réflexion. Quelques minutes après, la demande a été servie :


Vanessa: Voici votre commande, Prométhée. Un cappuccino et un croissant. Bon appétit !

Prométhée: Merci, Vanessa !

 

Maintenant, il était temps de goûter le cappuccino et de déguster le croissant. Et, finalement, réfléchir calmement sur la vie. Après avoir fait ces considérations sur le temps, son existence, sa manifestation dans la musique et dans les arts d’une manière générale, notre personnage a orienté cette réflexion dans le cadre de la vie personnelle. Alternant une gorgée de boisson et une bouchée de viennoiserie, Prométhée se sentait beaucoup plus à l'aise dans le café. Dans ce lieu, il se sentait accueilli, bien que les personnes soient différentes. Au bureau, le travail en soi était agréable, il y avait des défis, et ses capacités intellectuelles étaient mises à l'épreuve. Autrement dit, Prométhée se sentait défié. Toutefois, il n'était pas satisfait de l'ambiance. Comment était-ce possible d’employer les capacités intellectuelles dans un lieu plein de problèmes ? D’un côté, l’ambiance monochromatique ne stimulait pas l’inventivité. D’un autre côté, le bruit de l’air conditionné était agaçant. Et comme si ce n’était pas suffisant, la fumée du cigare sortant directement du bureau de direction envahissait toute l’ambiance. Prométhée n'était même pas un fumeur et tout cela n'était qu'une véritable provocation pour lui. Cependant, en fonction des circonstances évidentes, ni lui ni ses collègues de travail ne pouvaient se plaindre. Et comme il se souciait de sa santé et de ses conditions de travail, il avait trouvé une solution pour sortir de l'impasse. C’était un vendredi après-midi d’été. Après avoir réfléchi et savouré le cappuccino et le croissant, il était temps de régler l'addition. Mais il était aussi temps de régler les comptes ailleurs.

 

Prométhée : Au revoir, Vanessa ! C’était super savoureux comme d’habitude. Bon après-midi à vous !

Vanessa : Au revoir, Prométhée ! C’était un plaisir de vous accueillir une fois de plus !

 

La pluie avait commencé ; et la pluie est une manifestation extrêmement vigoureuse de la nature. Cependant, le parapluie était au bureau. Alors, il était nécessaire de demander un transport au moyen du téléphone portable. Un chauffeur a été appelé, le trajet a été indiqué et, après quelques minutes, la voiture est arrivée. Le chauffeur s’appelait Antônio. Et le trajet n’était pas si long en voiture. Dans quelques minutes, il sera retourné. La sensation qu’il avait à ce moment-là ? Eh bien, je laisserai cela pour que le lecteur ou la lectrice essaye de découvrir cela par la suite. Le retour a été très rapide. Quelques feux de circulation étaient rouges et bien d’autres verts au cours du chemin. Sur le chemin du retour, le musée a été vu à gauche par la fenêtre de la voiture et beaucoup d’images et de souvenirs lui sont venues à la tête. Et donc Prométhée est arrivé au bureau. Et une fois arrivé, il s’est déplacé directement au bureau de son supérieur immédiat pour lui parler. Suivons le dialogue :

 

Supérieur immédiat : Prométhée ! Je vous cherche depuis longtemps. Où étiez-vous tout l'après-midi ?

Prométhée : Bonjour, Monsieur ! Je suis sorti l’après-midi.

Supérieur immédiat : C'était bien ce que je pensais. Et où étiez-vous ?

Prométhée : Ne le prenez pas mal, j’avais besoin de sortir du bureau un peu pour m’aérer la tête.

Supérieur immédiat : Qu’est-ce que vous voulez dire ? Quitter le bureau en plein milieu d'un vendredi après-midi pour vous aérer la tête ?

Prométhée : Oui, oui, c’est ça. Je suis sorti pour donner libre cours à mes pensées. J'ai quelques impressions que j'aimerais partager avec vous.

Supérieur immédiat : Ecoutez, toutes ces paroles sont très étranges et je ne les aime pas beaucoup.

Prométhée : Eh bien, indépendamment de tout ça, j'aimerais vous dire que je ne suis pas satisfait de mes conditions de travail. Je réévalue beaucoup de choses dans ma vie. Depuis un certain temps, je cultive la lecture plus intensément, j'apprécie les œuvres d'art les plus diverses et j'écoute de la musique de différents styles, et en quittant le bureau cet après-midi, j'ai notamment mis ma playlist préférée pendant la balade. Après avoir commencé à cultiver toutes ces habitudes avec encore plus d’intensité, les réflexions philosophiques sur le temps ont commencé à occuper une grande partie de mes pensées. En d'autres termes, le temps passe et je me sens enchaîné.

Supérieur immédiat : Prométhée, j’ai remarqué que vous étiez un peu étrange dernièrement.

Prométhée : Regardez, les choses ne sont pas exactement comme ça. Je ne suis pas « un peu étrange dernièrement ». En fait, ce qui se passe, c'est que je réévalue vraiment ce que je fais dans ma vie. J'aimerais partager avec vous quelques considérations sur notre lieu de travail, par exemple. Écoutez attentivement ce que j'ai à dire et essayez de comprendre mon point de vue avant de porter un jugement trop hâtif.

Supérieur immédiat : Notre lieu de travail est parfait. Il n'y a aucun problème. Les départements travaillent en harmonie, les gens s'entendent bien, l'équipe travaille en synergie. Par ailleurs, l'environnement est très propice à la productivité. Il n'y a rien à se plaindre, si vous comprenez ce que je veux dire.

Prométhée : Oh là là Monsieur, une fois de plus, ne le prenez pas mal, mais je ne suis pas d’accord avec votre opinion. Voici ce que j’ai à dire selon notre expérience quotidienne : J’ai l’impression que le bureau est une ambiance un petit peu suffocante. En fait, elle est très suffocante. Des murs peints en gris, aussi bien le sol, les tables et les ordinateurs. Bref, une ambiance complètement grise. Rien de ça ne stimule rien l'inventivité, la naissance de nouvelles idées ou la production de solutions créatives aux problèmes complexes. Bref, quand je suis au bureau, je dois faire un effort herculéen pour que ma pensée ne soit pas paralysée. Et ma pensée, si vous comprenez ce que je veux dire, est toujours en mouvement.

Supérieur immédiat : Je n'ai reçu aucune plainte jusqu'à présent. Vous êtes la seule personne à avoir fait cela. Et quelle audace, non ?

Prométhée : Je suis donc le pionnier dans cette affaire ?

Supérieur immédiat : Gardez les ironies pour vos collègues de travail.

Prométhée : Il ne s'agit pas d'ironie, mais de la reconnaissance d'une réussite. À propos, permettez-moi de compléter mes considérations. J'ai une autre plainte à faire concernant l'air conditionné. Les conduits d'air conditionné sont doublement désagréables : premièrement, ils sonnent d’un bruit extrêmement agressif pour les oreilles ; deuxièmement, ils dispersent la fumée du cigare partout en sortant directement du bureau de direction. D’ailleurs, cet air conditionné assèche les yeux, et pour ceux qui ont des problèmes de vision, comme c'était le cas pour certains collègues du département, c'est un autre problème.

Supérieur immédiat : Synthétisons la conversation. Où voulez-vous en venir ?

Prométhée : Voilà, je constate que mes critiques constructives n'ont pas été bien accueillies. En effet, je suis un jeune homme qui a toute la vie à vivre. Comme je porte une attention soutenue aux résultats de mon travail et à ma santé, voici mon badge ! Comme je sais que je ne serai pas licencié, je préfère anticiper le mouvement. De plus, je sais qu'il me reste encore quelques tâches à accomplir. Alors mes conditions sont les suivantes : une fois les tâches pendantes finalisées, je peux aller au RH pour signer la paperasse.

Supérieur immédiat : J'ai besoin de vous expliquer que c'est notre style. Notre ambiance a toujours été comme ça. Personne ne s'est jamais plaint. Et notre entreprise est extrêmement rentable. Nous sommes très présents dans des endroits inimaginables. Quant à la fumée de cigare qui vient de la salle de réunion, c'est comme ça. Mais ne vous inquiétez pas. Il n'est pas nécessaire de finaliser les tâches pendantes. J'en parlerai aux responsables des ressources humaines et, à partir de lundi, vous n'aurez plus besoin de venir au bureau. En fait, je suis très triste par rapport à toute cette situation. Je ne m'attendais pas à ce que vos réflexions vous mènent si loin et vous fassent prendre une si mauvaise décision !

Prométhée : Bien, comme il est déjà 17 heures, on est arrivé à la fin du service. Je vais à mon bureau pour organiser mes affaires. Je vous souhaite un bon après-midi !

Supérieur immédiat : Bonne chance et bon courage !

 

Après ce bref dialogue, Prométhée est allé à son département, a organisé ses affaires et a pris son parapluie. Il pleuvait encore. Il était déjà plus de 17 heures et le bureau était vide. Il n'a pas eu le temps de dire au revoir à personne. Comme les ordinateurs avaient déjà été éteints, l’air conditionné était plus bruyant et l’ambiance monochromatique plus monotone. Voici la question qui lui venait à la tête, dans ces circonstances : comment a-t-il pu consacrer autant d'énergie à une telle entreprise pendant si longtemps ? Il avait le sentiment qu'il y avait d'autres expériences bien plus passionnantes à vivre, comme continuer à cultiver les humanités, former sa pensée et commencer une nouvelle carrière. Avec ses affaires dans un sac à dos et son parapluie à la main, Prométhée est parti en direction de l'ascenseur. Il est dans le hall quand, à sa grande surprise, le directeur est apparu de l'autre côté du couloir. Il avait son téléphone portable à la main, le regard tourné vers l'écran en tapant un message, et il avançait vers Prométhée.


Directeur : Comment allez-vous ?

Prométhée : Bonjour !

Directeur : J'ai besoin que vous veniez à mon bureau à la première heure le lundi.

Prométhée : Je suis désolé, ce n'est pas possible.

Directeur : Qu'est-ce que voulez-vous dire ? Qu'est-ce qui se passe ? Vous êtes un excellent employé.

Prométhée : Aujourd'hui, c'était mon dernier jour de travail.

 

L'ascenseur arrive et ils y montent tous les deux. Prométhée indique le rez-de-chaussée et le directeur le deuxième sous-sol. Le dialogue continue...

 

Directeur : Ah bon ? Y a-t-il une raison particulière à votre licenciement ?

Prométhée : Oui, il y a deux raisons. C'est une histoire un peu longue. Je vous suggère d'en parler au supérieur immédiat, à qui j'ai parlé en fin d’après-midi. Il pourra vous donner les raisons. Cependant, j'ai l'impression que l'une d'entre elles sera omise.

Directeur : Utilisez votre pouvoir de synthèse. Nous sommes toujours au 20e étage. D'ailleurs, comme l’une des raisons sera omise, n'hésitez pas à me la communiquer. Ainsi, je saurai ce qui s'est passé avant.

 

Pause pour quelques instants. L'ascenseur continue de descendre.

 

Prométhée : Je vous remercie de votre attention. Comme vous insistez, j'espère que vous ne le prenez pas mal. Votre cigare ne doit pas être de très bonne qualité, n'est-ce pas ?

 

L'ascenseur arrive au rez-de-chaussée et le directeur, déconcerté, ne sait plus quoi dire. Prométhée est discrètement sorti et a esquissé un sourire en coin. Ses affaire et le parapluie sont encore dans ses mains.

 

 

Sur la peinture :

Edgar Degas (1834 – 1917)

Café Singer

1879

Huile sur toile

The Art Institute of Chicago

Tuesday, April 23, 2024

Expérimentation narrative I

 






Ulysse était assis au bord de la plage ce dimanche matin. Il regardait le va-et-vient des vagues. Le climat était très agréable et la lumière du soleil rayonnait à profusion partout. En mouvements éblouissants, la chaleur du soleil et la brise fraîche qui venait de la mer allaient à sa rencontre. Dans ce paysage, la manifestation de la nature était évidente : les oiseaux entonnaient des chants exubérants, la géographie côtière, avec ses couleurs et ses formes nuancées, sculptait en une seule découpe ce que les yeux pouvaient saisir, et à l’horizon, une ligne de démarcation très bien tracée définissait clairement le ciel et la mer. Il était également impossible de ne pas remarquer, d’un côté, l’instabilité des embarcations flottant sur l’eau, et de l’autre, la stabilité et la constance immémoriales des cocotiers placés dans la terre. Toute l’ambiance et ses éléments le plus variés coexistaient tranquillement dans ce paysage. Il était bon de reposer les pieds sur le terrain. Mais les choses n’ont pas toujours été ainsi.

Ce n’était pas la première fois qu’Ulysse allait à la plage, et ce lieu spécifiquement avait été découvert il y a peu de temps – la bande côtière était immense. À partir de ce moment, il l’a fréquemment visitée, surtout les dimanches matin. Les dimanches matin à la plage étaient spécialement appropriés pour le culte de la pensée et des expériences intellectuelles les plus variées. L’ambiance lumineuse et la nature généreusement abondante étaient particulièrement propices à cette pratique. Dans cette ambiance, les pensées les plus diverses ont traversé la tête d’Ulysse et chacune naissait spontanément. Il n’y avait rien qui empêchait cela. Les souvenirs de voyage étaient également présents dans ses pensées. Donc, certains aspects du périple de retour à Ithaque se sont mis à occuper ses pensées.

Ce voyage avait été imprégné de beaucoup de difficultés. Lors de son départ de Troie, Ulysse et ses camarades ont parcouru ensemble les chemins les plus improbables. Naviguer les eaux tourmentées et faire face aux circonstances les plus adverses sont devenus quelque chose d’habituel dans la vie de notre personnage tout au long de plusieurs années. Le paradoxe se faisait en omniprésence. À chaque fois que l’embarcation gagnait la mer et pénétrait les lieux les plus cachés, Ulysse avait la sensation que, au lieu d’être à la suite de son chemin, lui et ses camarades semblaient être de plus en plus égarés. Par contre, la présence de ses camarades a toujours été un élément décisif pour qu’Ulysse puisse garder la confiance et réussir à affronter la situation.

Dans les trajets de voyage les plus variés, Ulysse passait beaucoup de temps à parler avec ses camarades. Les sujets étaient diversifiés, une fois que notre personnage appréciait bien l’art de la conversation. C’était ainsi que les liens d’amitié étaient fortifiés entre eux. Ulysse et ses camarades ne laissaient pas d’échanger les impressions les plus variées sur la vie. Ils échangeaient certainement les considérations sur les difficultés et se sont mutuellement fortifiés. Et la condition moyenne était opportune pour mettre cela en pratique. Avec l’arrivée de la maturité, les voyageurs pouvaient se souvenir de leurs expériences passées et rêver à ce qui pourrait se passer dans les années futures. Alors, le lien entre Ulysse et ses camarades représentait une liaison coopérative pour qu’ils puissent faire face à la force de la nature et, s’ils s’en sortent vivants, arriver à Ithaque.

Il y avait des moments critiques, indubitablement. Par exemple, Ulysse se demandait comment il était possible à une embarcation si précaire d’avoir été capable d’affronter les agitations des eaux et toute la révolte de la mer dans les trajets les plus tourmentés. Les nuits sombres à la dérive et le temps passé sans eau ni nourriture étaient pratiquement insupportables. Cependant, Ithaque était toujours à son horizon et c’était chez elle qu’Ulysse trouvait la force pour continuer à voyager. De l’autre côté, notre personnage faisait quelques comparaisons. Par exemple, pour avoir la réelle notion de la situation dans laquelle il se trouvait, Ulysse comparait le voyage par terre et le voyage par mer. Dans le voyage par terre, il était possible de garantir l’orientation spatiale avec les chemins. Il y avait une route tracée sur le sol ferme dans laquelle il était possible de marcher. Pendant la promenade, il y avait la sensation de l’avancement spatial, c’est-à-dire le déplacement de l’origine vers la destination était évident. Par contre, cela ne se passait pas dans le voyage par mer ! Ulysse et ses camarades étaient complètement jetés et abandonnés dans l’instabilité et l’inconstance de la mer. Il n’y avait aucun chemin délimité dans lequel était possible d’avancer. Il n’était pas possible de visualiser un chemin. Les voyageurs étaient totalement déboussolés et avançaient selon le caprice du souffle des vents. C’était ainsi qu’ils sont arrivés dans les lieux les plus inespérés.

Ulysse n’oublie pas, particulièrement, une nuit pluvieuse et pleine de foudres. L’obscurité presque s’imposait face à ses yeux. Ulysse et ses camarades, pourtant, ont poursuivi et ont contourné la situation adverse avec maîtrise. Ils sont parvenus à la terre ferme, toutefois la sensation de sécurité était fugace, une fois qu’ils avaient un long parcours à suivre. De l’autre côté, Ulysse a toujours maintenu Ithaque dans son horizon.

Un souvenir qui a traversé la tête d’Ulysse était notamment inquiétant. Il y avait un trajet de voyage extrêmement dangereux. Ulysse avait déjà été alerté par rapport au chant des sirènes. À cette époque-là, il y avait un mythe selon lequel les sirènes représentaient une menace aux marins. Quand elles entonnaient des chants, elles attiraient et séduisaient les navigateurs. S’ils succombaient à ses charmes, les marins perdraient leur raison, leur conscience et leur sens de réalité. Donc, ils seraient simplement détruits. Confronté au danger imminent, Ulysse a organisé tout son apparat de défense pour que lui-même et ses camarades puissent se protéger. De l’autre côté, notre personnage pensait comment étaient malheureux les navigateurs qui n’étaient pas capables de mobiliser l’apparat de défense pour qu’ils puissent se protéger face au péril. Pourtant, le plus triste, c’était que ces navigateurs n’avaient même pas d’appareil de défense !

Selon les orientations préalablement reçues, Ulysse et ses camarades devaient mettre de la cire d’abeille dans les deux oreilles pour empêcher que les notes mélodieuses, le ton supposément adéquat et le timbre illusoirement agréable atteignent ses oreilles. Le chant vocal semble être un phénomène artistique extrêmement agréable aux oreilles, pourtant, le chant des sirènes était une manifestation dangereusement séduisante dont la finalité était simplement d’annihiler la vie des marins. Ulysse et ses camarades, attentifs et vigilants, ont préparé l’apparat de défense et ont traversé le trajet indemnes, même s’ils ont reçu des nouvelles en indiquant que d’autres navigateurs n’avaient pas survécu. Après cette expérience, Ulysse et ses camarades se sont réconciliés avec l’humanité qui habitait chez eux.

Ulysse était encore assis au bord de la plage et ses pensées se promenaient librement. Alors, il a fait une pondération. Naviguer sur les eaux tourmentées et traiter les circonstances les plus adverses étaient quelque chose d’habituel jusqu’à un certain moment de sa vie. En ce moment, après avoir tellement voyagé et traversé les situations les plus incroyables, notre personnage s’est souvenu du moment où il est arrivé chez lui et de l’état dans lequel elle se trouvait. Le scénario était triste. Son être cher avait vécu des situations inimaginables dans la période de son absence. C’était douloureux de constater cela. Pourtant, lorsqu’il se débarrasse des inconnus qui ont envahi sa maison, c’est aussi très réconfortant de se rappeler le moment des retrouvailles avec Télémaque et Pénélope après si longues années :

 

– Et après tout ce temps, ils sont arrivés à imaginer qu’ils ne me rencontreraient plus et que je serais mort.

 

Malgré l’altération de ses traits en raison du déguisement qu’il a dû porter pour entrer dans la maison, Ulysse n’a jamais oublié qu’Argos, son chien, était le seul être capable de le reconnaître lorsqu’il rentrait chez lui après son long périple. Notre personnage était très attaché au petit animal et c’était tellement émouvant de l’avoir retrouvé une fois plus. Ce n’était pas facile d’arriver chez lui après la longue période d’absence. Avec l’usage du déguisement, les inconnus n’étaient pas capables de reconnaître Ulysse. En effet, il avait passé beaucoup de temps en voyage, et Ulysse n’était plus la même personne grâce à la transformation qui s’est déroulée au cours du voyage. Notre personnage ne laisserait pas de se souvenir aussi de ses camarades qui étaient tout au long du parcours et de l’impossibilité d’arriver à Ithaque avec lui.

Donc, après quelques heures assis là-bas en contemplant le paysage, en sentant la brise de la mer et le soleil dans sa peau, notre personnage a décidé de se lever, d’aller se balader et de gonfler ses poumons en respirant l’air de la côte. La plage est un lieu qui engendre beaucoup de souvenirs et percevoir toutes ces impressions sensorielles proportionnait à Ulysse le sentiment d’être chaque fois plus vivant. Maintenant, une petite promenade par la région côtière, sur le terrain firme, l’amènerait vers le restaurant de plage pour qu’il puisse rencontrer ses amis et déjeuner tranquillement ensemble.

 

 

Sur la peinture :

Vincent van Gogh (1853 – 1890)

Vue de la mer à Scheveningen

La Haye, août 1882

Huile sur toile

Van Gogh Museum, Amsterdam (State of the Netherlands, bequest of A.E. Ribbius Peletier)

 

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